BACK TO WORK - Chapitre 4

Elle s'échappa vite de son étreinte sous l'œil hébété de ce dernier et sortit de la boîte.

Marc lui courut après. Il allait s'excuser, il allait lui demander pardon. C'était un débordement inutile.

 

Mais Marc ne vint pas s'excuser. Il la retint et la pressa fort contre lui, d'une force qui l'effraya. Paralysée, incapable de répondre, d'agir, de le repousser, sous l'effet du choc, elle se laissa portée contre lui ; contre son torse, l'odeur de sa sueur, une odeur animale. L'odeur du désir qui soudain lui faisait si peur. Elle resta ainsi. Pendant plusieurs minutes. Plusieurs minutes pendant lesquelles elle ressentit une panoplie de sentiments – le dégoût, la tendresse, la haine, l'envie, le désir, la pitié, pour lui. Pour elle.

Il lui parla à l'oreille, c'était étrange d'entendre cette voix familière qui lui donnait des ordres d'habitude, qui lui paraissait si étrangère et menaçante, et si attirante soudain :

« Je ne regrette pas mes gestes. Je veux les faire depuis longtemps. Tu le sais très bien. Tu m'as toujours plu et tu ne peux pas nier que tu n'as rien fait contre. »

Elle se taisait, elle ne savait comment arrêter ce qu'elle n'avait pas envie d'entendre, mais ce qui en même temps flattait son orgueil.

« Tu restais de plus en plus longtemps au bureau. Tu t'habillais de façon extrêmement sexy et j'ai vite retrouvé en toi la jeune femme que je désirais tellement à l'époque. Tu es encore plus belle et plus désirable avec cette maturité et cette force de caractère. Au début j'ai eu peur que tu aies tout perdu, mais chaque jour, travailler à tes côtés est de plus en plus… déconcertant. Déconcentrant. »

Il émit un souffle lourd.

« Tu as dû le voir comme j'ai du mal à me contrôler en ta présence. J'ai toujours envie de te toucher, de t'approcher. Tu te donnes à voir, tu es magnifique, et en même temps tu m'échappes tout le temps. Pourquoi as-tu fait cela ce soir ? Pourquoi t'es-tu donnée ? »

Comment lui expliquer qu'il s'agissait d'une méprise ?

Il approcha sa bouche de la commissure de ses lèvres, et dans un élan elle s'échappa de son emprise. Il ne bougea pas, la regardant avec intensité. Elle se sentait comme nue, avait envie de disparaître. Elle ne pouvait pas imaginer quoi que ce soit avec lui. Son esprit se le refusait.

Elle s'éloigna rapidement, le cœur battant la chamade.

 

Dans la nuit froide et brumeuse, elle courut rejoindre une file de taxi. Elle avait laissé sa voiture au bureau. Pour pouvoir boire, tout simplement. Quelques personnes attendaient devant elle, mais elle ne les voyait pas, tout à son trouble.

Elle ressentait malgré elles les hormones qui la chatouillaient, elle sentait des picotements dans le bas ventre. Une ou deux images vinrent par flash, elle se voyait avec Marc au bureau, un matin tôt, il la pressait contre la machine à café, elle sentait le même sexe que tout à l'heure, la tige dure qu'elle avait tellement envie de prendre dans sa bouche. Alors un élan lui emportait le cœur, la soulevait, elle chavirait, sentait quelque chose qui l'attirait irrémédiablement à lui.

Ou bien un soir tard, après le départ des autres, il se penchait sur elle pour lui donner un dossier, lui montrer les pages concernées. Elle le sentait dans son dos et il lui empoignait les seins et lui appuyait la tête sur le bureau, la tenant fermement par la taille de ses grosses mains, puis il ouvrait sa braguette et la pénétrait maladroitement, presque violemment. Elle refusait ces images, elle les rejetait, mais les images s'imposaient à elle. Son sexe. Le sexe de Marc. Son patron. Non. Elle ne pouvait pas. Pourtant une partie d'elle lui enjoignait de retourner voir Marc, de soulager une fois pour toutes ces désirs qui se faisaient entendre de plus en plus de jour en jour. Mais la sagesse gardait le dessus, l'homme attendait sans doute plus qu'une passade. Ce serait une grossière erreur, cela gâcherait leur relation professionnelle, elle perdrait tout, se retrouverait femme au foyer, à pleurer comme avant. Mais n'était-ce pas déjà gâché ?

Les pensées embrumées par l'alcool, elle ne réfléchissait plus clairement. L'envie avait envahi tout son corps. Elle désirait la présence d'un homme. Elle tremblait, elle frissonnait, elle avait la tête qui tournait, une légère nausée qui la saisissait. Elle ne s'appartenait plus. Elle ne supportait plus cette tension qui avait trop monté depuis plusieurs mois. Elle voulait un corps. Elle voulait baiser. C'était inavouable. Elle avait des enfants, un mari, un foyer équilibré, elle ne pouvait pas se permettre cela. Mais pourtant c'était la vérité : elle voulait baiser, vulgairement.

 

Les yeux embrouillés, le cœur exalté, Anna ne reconnut pas tout de suite l'homme qui s'approchait d'elle.

« On se connaît. »

Elle ne réagit pas.

« Vous savez, l'homme du 345. »

Anna reconnut l'homme basané dans lequel elle avait butté une fois à l'entrée du bureau.

« Ah oui, bien sûr. Ça fait longtemps qu'on ne vous a pas vu. »

« Oui, j'ai quitté la boîte. Je voulais monter mon propre business. »

« Ah, bien. Et ça marche ? »

« Ça se débrouille. J'ai encore pas mal à faire, mais petit à petit… »

Il la regarda plus en détails.

« Vous allez bien madame ? »

« Oui oui, ça va. Merci »

« Non, ça n'a pas l'air. Vous avez besoin d'aide ? Je peux vous raccompagner ? »

« Non, non, ne vous en faites pas. J'ai juste un peu chaud. »

« Ah oui ? Avec cette température ? »

Il lui sourit.

« Vous allez dans quel coin ? »

Elle dut admettre qu'elle avait envie de s'abandonner à lui. Il tombait exactement à point. Comme ce jour-là à l'entrée de son bureau. Elle ressentit le même élan, l'envie de s'élancer dans ses bras, mais plus fort. Plus localisé aussi.

« Boulogne. »

« Ah, mais c'est parfait, c'est sur mon chemin. On peut partager un taxi ? »

Elle ne dit rien.

« Allez, en voilà un. Venez, montez ».

Dans le taxi, il lui posa deux trois questions, sur sa soirée. Elle répondit à peine.

Alors il comprit. Il mit son bras autour d'elle et il la sentit se détendre, soulager sa peine contre lui. Les larmes chaudes coulaient de ses yeux vers sa veste.

Elle n'avait pas envie de parler, juste partager cet instant avec lui. Un peu plus longtemps.

« Madame, il faut que vous donniez votre adresse au chauffeur. Où vous aller ? »

Elle ne voulait pas rentrer. Oserait-elle lui demander ? Lui demander de jouer ce rôle. Cela lui brûlait les lèvres.

Il voyait qu'elle le regardait bizarrement. Il n'insista pas. Attendit.

Elle sentait son cœur battre la chamade. Elle n'avait pas vécu une telle situation depuis des années. Elle se revit dans un taxi 10 ans auparavant. Juste avant de rencontrer Stéphane. Elle avait aimé un autre homme. Un homme qu'elle n'avait pas le droit d'avoir, un Marocain fiancé à une femme du pays. Il l'avait rendue folle. Ils n'avaient pas le droit de se voir, car à chaque fois cela tournait mal. C'était électrique entre eux. Son regard. Elle se souvenait de son regard prenant, pénétrant. Il y avait tant à lire à travers. Tous les regrets. Tous les désirs. Tout ce qu'ils auraient aimé vivre mais ne pouvaient pas se permettre de vivre. Parfois il y avait des débordements. Pendant plusieurs heures, ils ne pouvaient pas arrêter de se toucher, de se manger, de se lécher, de se mordre, ils espéraient pouvoir éteindre le désir, et c'est vrai que c'était épuisant, éreintant. Mais elle s'abandonnait à lui, espérant qu'il renoncerait à ce mariage, qu'il se mettrait clairement avec elle. Elle se pliait à ses moindres désirs. Ses moindres folies. Elle n'était plus elle-même et faisait des choses qu'elle n'avait jamais fait avant, dont elle ne se savait même pas capable. Elle lui donnait tout. Et bien plus encore.

Mais à chaque fois il se retirait, il disparaissait de la circulation, faisait le mort, ignorait ses coups de fil et elle sombrait dans la déprime. Elle voulait encore de lui, encore de son regard intense. Il ne mentait pas ce regard, elle le savait. Elle se disait qu'ils ne pouvaient pas s'arrêter avant d'avoir commencer. C'était une succession de jours noirs, elle connaissait la haine, la rancœur, elle se promettait de ne plus le contacter, de l'ignorer la prochaine fois qu'il reviendrait vers elle. Mais elle ne pouvait pas. Un lien infime les gardait soudés l'un à l'autre. Elle savait qu'il reviendrait, elle savait qu'elle ne pourrait pas dire non. Et en effet, il revenait, il la regardait à nouveau. Elle tenait un jour, deux jours, mais à ce regard elle ne pouvait pas résister. La tension remontait. Ils étaient magnétiques. Et dans un taxi, voici 10 ans, il avait porté son regard plein de désir et de renoncement à la fois, elle s'était sentie électrisée une fois de plus, elle savait qu'elle allait succomber une fois de plus et que c'était mauvais pour elle, qu'elle devait se protéger de lui, de son instabilité. Il lui avait longtemps caressé le bras, juste le bras. Et des décharges douces amères lui avaient parcouru le corps. Elle était comme une feuille entre ses mains, consciente de chaque parcelle de sa peau. Et elle s'était dit que c'était la fois de trop, qu'elle ne voulait plus des nuits d'amour à se dévorer qui finissaient dans le silence. Elle préférait le quitter sur ces gestes doux. Elle lui dit qu'elle ne le raccompagnerait pas chez lui. Il insista, lui demanda, la supplia de dormir avec lui. Son imploration enfantine était méprisable. Il cassait toute la poésie qui faisait la beauté de leur histoire, cela se transformait en un vulgaire plan cul. Elle ne voulait pas croire, elle ne pouvait pas croire que leur histoire se résumait à cela. Surtout, elle prit le recul qu'elle n'avait jamais eu jusqu'alors, elle vit un enfant gâté qui voulait tout et ne savait pas dire stop ni à l'une, ni à l'autre, ni à celle qu'il respectait plus que tout et épouserait un jour dans une illusion de virginité, ni à celle qui l'attirait irrésistiblement et qu'il disait aussi aimer. Elle sentit que c'était la fin. La fin de son amour pour lui. La fin de la fascination. Il valait mieux se quitter avant de tout gâcher. Avant la nuit de trop. Le taxi l'avait déposée chez elle. Elle était descendue. S'était retournée. Il la regardait avec son regard profond, puis il avait baissé les yeux et le taxi avait disparu. C'était la dernière fois. Elle n'avait jamais répondu à toutes ses relances. Tous les un à deux mois il la recontactait, mais elle jouait le silence, envers et contre tout, et malgré l'envie d'encore qui ne voulait pas se taire. Pourquoi pas une nuit de plus ? Pourquoi ne pas accepter juste une sortie avec lui ? Mais il lui fallait être ferme. Et elle avait rencontré Stéphane et voulait donner à leur histoire toutes ses chances. Stéphane avait l'air d'un homme bien, qui ne la ferait pas souffrir. Il était charmeur mais équilibré. Il ferait un bon mari et un bon père. Elle l'épousa. Un jour, par des amis communs, elle apprit que l'homme au regard perçant avait renoncé à sa belle. Ils avaient rompu à peine un mois après leur propre séparation.

« Où voulez-vous descendre ? » dit la voix de l'homme. Une voix similaire.

Les images revivaient en elle, le taxi, son odeur. Cette histoire d'amour et de renoncement. Elle voulait prolonger ce moment avec lui, ce substitut de l'homme d'autrefois. Elle devait lui demander, lui faire comprendre qu'elle voulait rester encore un peu en sa présence.

« Chez vous. »

« Pardon ? »

Il n'avait pas entendu ce qu'elle avait dit. Elle avait chuchoté.

« Chez vous ? » redit-elle timidement.

Il se mit à rire. Un grand rire sonore qui fit se retourner le chauffeur.

Elle se sentit se désintégrer, sentit la honte la gagner.

« Chez moi ? C'est tout petit chez moi. Et je vis avec ma sœur… Vous n'avez nulle part où dormir ? »

Elle devait être plus claire. Lui faire comprendre. Il avait l'air si naïf.

« Je n'ai personne avec qui dormir ».

Il ne comprenait pas trop, savait qu'elle était mariée.

Mais c'était bel et bien une invitation et la femme était séduisante.

Il donna au chauffeur une adresse et celui-ci les déposa 15 minutes plus tard en bas d'un hôtel.

 



Article ajouté le 2007-12-08 , consulté 31 fois

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