BACK TO WORK - Chapitre 1Anna s'avança dans le hall d'accueil. Les locaux étaient récents, propres, quelque peu aseptisés. Cela la changeait du bazar quotidien auquel elle avait affaire depuis la naissance des enfants, et cette netteté lui était étrangère. Souvenirs d'un temps ancien, quand elle avait commencé à travailler, voici maintenant 10 ans de cela. Elle avait aimé être active, elle avait aimé se sentir utile au sein d'une organisation complexe, découvrir de nouveaux challenges à chaque nouvelle mission, les dessous politiques des prises de décision, les relations entre les départements, les personnes avec qui on avait plaisir à travailler parce que leur enthousiasme débordait et celles qu'on évitait de contacter parce qu'on savait que cela ne ferait que ralentir les choses. Elle aimait les conversations futiles à la machine à café, l'ambiance du self, l'odeur des frites, le bar à salade. Enfin, il lui semblait qu'elle avait aimé ça. Elle l'avait surtout aimé a posteriori, quand elle ne travaillait plus mais passait ses journées entre le supermarché, les couches-culottes et la machine à laver. Approché 28 ans, les hormones s'étaient manifestées et surtout l'horloge biologique. Stéphane n'était pas l'image du père parfait, quelque peu immature, mais il avait embrassé son souhait d'être mère et s'en était suivi un adorable petit Emilien. Et alors même qu'elle songeait à recommencer le travail, un deuxième enfant avait pris place dans son utérus et voilà qu'elle s'était retrouvée avec deux enfants sur les bras et un père relativement absent. Si Stéphane avait été enjoué les premiers temps, il avait montré bien moins d'intérêt pour l'arrivée de Juliette que pour celle d'Emilien. Une fois passée la curiosité de l'arrivée d'un être nouveau, il avait augmenté ses horaires et ses déplacements et Anna s'était retrouvée mère à plein temps. Elle aimait ses enfants, elle les aimait d'autant plus qu'elle sentait que son couple n'était plus sa raison de vivre. Mais elle s'ennuyait, elle ne se sentait pas à sa place, elle regrettait de plus en plus la vie active. Pourtant cela lui semblait insurmontable de faire les démarches pour rechercher un emploi, repartir à zéro ; et comment le fait qu'elle soit mère de deux enfants et ait besoin d'aller les chercher à la crèche et à l'école serait-il accepté par ses employeurs ? Elle ne se sentait tout simplement pas capable de ré-affronter le monde du travail alors même qu'il lui manquait cruellement. De plus, Stéphane était sourd à ses désirs de femme active, lui rappelant fréquemment qu'elle avait voulu des enfants et qu'elle devait maintenant leur offrir la meilleure éducation qui soit. Il avait toujours pensé qu'elle ferait une bonne mère et c'est notamment pour cela qu'il l'avait épousé, elle ne pouvait pas le décevoir. Mais voici peu de temps que Marc, l'ancien manager de Anna l'avait recontactée, d'abord pour prendre des nouvelles – il avait toujours eu un petit faible pour Anna et regretté son départ – puis pour lui proposer de reprendre un poste d'assistante à mi-temps. Anna n'était pas dupe, elle avait compris le manège. Marc avait connu des déboires avec sa compagne, il travaillait trop, il passait sa vie au bureau, il avait toujours eu un œil sur la petite analyste débutante, la séduisante Anna tout droit sortie d'école. Mais sa timidité et l'importance de son travail l'avait fait garder sa droiture. Il n'avait jamais rien tenté. Anna apprit lors de leurs retrouvailles que Marc avait rompu avec sa compagne qui n'avait plus dût supporter le rythme de travail effréné de l'homme d'affaires. Quand elle le revit, à la brasserie où il l'avait conviée pour renouer contact, il avait l'apparence d'un homme cassé, brisé, vieilli, mais qui après avoir battu de l'aile les dernières années, avait décidé de se reconstruire. Il lui apprit qu'il avait fondé une petite structure de conseil. Il avait besoin d'une assistante et Anna ferait parfaitement l'affaire. Il la couvrit de compliments sur son côté méthodique et rigoureux indispensable à sa la réussite de sa nouvelle boîte. Si Anna aurait dû se sentir flattée, elle ressentit à l'inverse un goût d'amertume dans sa bouche. Elle perçut dans son regard sur elle qu'il n'y avait plus la même flamme. Elle avait aimé à l'époque être considérée comme la jeune femme inaccessible… Mais aujourd'hui , elle voyait bien qu'elle était devenue à ses yeux la femme mariée ternie par les années, cette image qu'elle voyait tous les jours dans son propre miroir et qui la révulsait de plus en plus. Elle n'était pourtant pas vieille, elle allait avoir 33 ans. Mais la fatigue avait laissé son empreinte sur son visage et son corps gracieux s'était légèrement épaissi. Elle était belle femme, mais elle avait tout simplement perdu l'habitude de se mettre en avant. Et elle sentait la déception dans le comportement de Marc. Marc qui ne la voyait plus comme une jolie jeune femme brillante et désirable, mais comme une assistante administrative en arrière-plan qui servirait de piédestal à la reconstruction de sa carrière. Mais il y avait eu la crise. La terrible crise de couple que Anna et Stéphane avait traversée les dernières années. Si rapidement après les mois de lune de miel. Bien trop vite comparé à ce qu'on lui avait fait croire sur le couple depuis toute petite. Elle n'était pas naïve au point de croire au prince charmant, mais enfin elle s'imaginait qu'entre le mariage et la crise de la cinquantaine, la vie de couple était un long fleuve tranquille. Elle avait dû se faire à l'idée qu'avec l'arrivée des enfants, son mari avait pris conscience qu'il n'était pas homme à s'épanouir au sein d'un foyer, à son propre désarroi. Il était maladroit, mal à l'aise les week-ends à la maison, il cherchait toute excuse pour fuir les changements de couche et les responsabilités éducatives. Finalement, ce qui avait fait succomber Anna quelques années auparavant – son côté charmeur, son humour, son charisme – était devenu depuis lors le cœur de sa souffrance, une longue et insidieuse souffrance. Sans n'avoir eu jamais aucune preuve, elle s'imaginait que Stéphane la trompait. Il participait à de plus en plus de congrès, de par les océans, ses absences étaient prolongées de façon impromptues et il ne lui laissait jamais le numéro ni l'adresse des hôtels où il était hébergé durant ces congrès. Il l'appelait peu, il prenait sa voix distante quand ils étaient en ligne, racontait peu de choses à son retour, sombrant dans une sorte de léthargie, ou bien se plaignant de son travail, des hommes de son équipe. A l'inverse peu avant ses départs, elle le sentait fébrile, impatient comme un enfant avant Noël, il devenait volubile, racontait plein d'anecdotes à table, jouait davantage avec Emilien et faisait même prendre ses bains à Juliette. Elle ne supportait plus ces contrastes. Elle aurait voulu être la raison de ses bonheurs, comme lors de leur voyage de noces quand il se réveillait tout excité et enchaînait les mots d'esprit et les gestes tendres. Elle savait bien ce que ça voulait dire un homme qui fuyait son couple, qui fuyait sa vie, et elle savait les tentations auxquelles sont soumis les hommes en entreprise puisqu'elle avait elle-même constitué une tentation pour beaucoup d'autres. Pourtant ils faisaient toujours l'amour de façon sinon exaltante du moins satisfaisante. Stéphane était doux, attentionné, simplement il était très secret, trop secret. Elle se demandait parfois ce qu'il pensait en lui faisant l'amour, il y prenait son temps mais il avait souvent l'air ailleurs, les yeux clos ou portés sur son corps. Il la regardait rarement dans les yeux. Oui cela faisait des années qu'elle n'avait pas senti son regard pénétrant des premiers temps, plongé en elle et scrutant son âme. Depuis longtemps il n'était plus qu'un fantôme, un homme absent même dans ses présences. Absent mentalement quand il bougeait en elle. Une contenance qu'il affichait dans le reste de leur vie de couple d'ailleurs. Ils parlaient peu ensemble, leur couple avait finalement toujours reposé essentiellement sur une grande tendresse et quelques jeux de gamins. Mais elle se sentait déconnectée de lui et ne savait comment reconstruire leur couple, comment trouver ici ce qui lui manquait tant. Elle pleurait beaucoup, des journées entières, à l'abri du regard des enfants, en tenant le chat serré très fort contre elle. Elle se disait qu'elle ne devait manquer de rien puisqu'elle avait de beaux enfants, un foyer équilibrée et la tendresse de son mari, quand d'autres n'avaient même plus cela. Mais elle sentait quelque chose, malgré elle ; elle ne pouvait dire quoi, mais elle sentait qu'il vivait autre chose, sinon une aventure, du moins la jouissance professionnelle, alors qu'elle s'était sacrifiée pour lui, ou bien elle s'était sacrifiée toute seule car après tout c'était son propre choix. Elle avait des remords, elle revoyait sans cesse ces images d'une autre vie, une vie oubliée, qui semblait à jamais perdue – les couloirs des sociétés où elle avait travaillé, les bureaux, l'ambiance de travail, la cacophonie des sonneries de téléphone, l'ennui des réunions à n'en plus finir, l'odeur du rétroprojecteur qui chauffe ou de l'haleine caféinée des hommes qui murmuraient à son oreille. Alors elle avait accepté l'offre de Marc. Le plus simple pour un changement de vie sans avoir à aller s'humilier en entretiens d'embauche. Même si elle se sentait dévalorisée à ses yeux, loin de l'image qu'il avait gardée d'elle, elle s'était dit que ce boulot administratif serait peut-être une chance pour elle. Article ajouté le 2007-12-08 , consulté 34 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " Sensualitté-rature "Retour aux articles |
Espace de gestion
Créer un blog gratuit avec Blog4ever - Discuter |