Découverte sensuelle : les chambres

"Tu es là,  mon amour, et je n'ai lieu qu'en toi."

Oui, tu es là, à mes côtés et tu sommeilles encore. Moi-même encore à demi endormie, j'étends vers toi une main, je rencontre ta chaleur, ta peau brûlante sous le drap. Alors je me blottis contre toi. Ma main descend vers ton ventre bouillonnant, tandis que je colle la nudité de ma poitrine à celle de ton dos. Quelle réaction chimique plaisante que la rencontre de deux sources de chaleur ! Je t'entends émettre un léger ronronnement, le plaisir d'un réveil à deux nous unit. La fusion du réveil, quel bonheur ! Je me fonds en toi comme si nous n'étions qu'un être, une petite boule comme dans le mythe d'Aristophane, et le désir monte en moi. Tu t'éveilles dans mes bras et nos jambes se mêlent, mimant l'ascension du désir. Mon chéri, mon Amour, il est de ces instants forts que je voudrais ne jamais oublier. Nos yeux sont encore clos. Toutes les sensations ne passent que par un pôle : la sensibilité tactile. Chaque parcelle de ma peau te reçoit, t'accueille, t'embrasse. Et le retour à la réalité, après cet intermède onirique, démultiplie les sensations. Je te ressens puissance dix, tu entres en moi par tous les pores de ma peau, tu es moi, nous sommes nous. Les yeux toujours fermés, je savoure ces instants de bonheur tout transformés en énergie physique. Et peu à peu ma pensée s'éveille, cet instant entre dans une ribambelle chronique d'instants similaires, et pourtant chacun uniques.

Je nous revois dans les différentes chambres où nous nous sommes aimés, je remonte le temps, je remonte jusqu'à notre genèse, voici plusieurs mois. Et mon cœur se gonfle, s'emplit de bien-être, il bat contre tes omoplates, pour toi.

"J'élèverai vers toi la source de mon être et t'offrirai ma nuit de femme, plus claire que ta nuit d'homme."

Combien de fois déjà avons-nous partagé nos nuits, notre sommeil, nos réveils ? Je pense à des hôtels, à des chambres dont les traits se confondent. Le décor disparaît, il ne demeure que nous, deux corps dont les formes s'épousent. Mais bien au-delà, deux volontés qui se sont rencontrées, deux destinées qui se sont croisées et ne veulent plus se décroiser, deux âmes qui se cherchaient ? Toutes ces métaphores sont impropres à qualifier notre rencontre. Elles ont quelque chose de trop universel, qui déplaît à ma perception de notre relation comme unique, ayant sa spécificité. Je sais que toutes les relations sont spécifiques et que les mots manquent pour les décrire dans leur unicité ; et pourtant, je voudrais tenter ici de retracer notre chemin, les difficultés que nous avons rencontrées et le grand gouffre face à nous. Le gouffre symbolisant, comme il se doit, la peur de l'avenir, d'un avenir incertain. Ici deux avenirs sont incertains, le tien, le mien ; et un troisième : le nôtre. Qu'allons-nous devenir ? En même temps que je te sens, je sens que je pourrais ne pas te sentir. Tu es là, mais je comprends que tu pourrais ne pas être là. Que tu es là maintenant, mais que tu pourrais ne pas l'être toujours. Comme une réponse aux doutes qui se forment dans mon esprit, tu te retournes dans mes bras, tu te blottis à ton tour contre moi. Nous sommes face à face, je respire dans ton cou. Maintenant quand nous nous endormons ensemble, tu ne remets plus systématiquement ton pyjama ou ton caleçon. Tu acceptes de me livrer ta nudité. Et c'est un vrai plaisir pour moi au réveil de pouvoir la sentir. La pudeur a disparu entre nous, avec les semaines et les mois. Nous sommes l'un contre l'autre, rencontre explosive de deux corps incandescents. Je remonte ma cuisse serrée entre tes jambes et j'atteins le point central de ton désir. Il se gonfle contre moi et provoque en moi le déferlement d'une vague de désir, le reflux du tien. La mer qui nous enveloppe, toi le poisson, moi le bateau, toi la vague, moi le rivage.

"La nuit t'offre une femme, son corps, ses havres, son rivage."

Je te protège, tu me transportes. Principes dynamique et statique se mêlent, et c'est de ce mélange que naît la richesse de notre rencontre. Tu m'apportes chaque jour quelque chose de nouveau. La nouveauté dans la sécurité. C'est pour cela que je n'ai pas besoin "d'aller voir ailleurs". Nous savons être différents tout en étant les mêmes. Vaincre la banalité et la monotonie, ce n'est pas rechercher toujours l'autre, le différent, le changement. C'est savoir innover à partir de données constantes…

Ainsi chaque chambre d'hôtel ressemble à une autre chambre d'hôtel, chaque lit à un autre lit. Et pourtant à chaque fois l'émotion qui nous emporte est unique, c'est un nouveau commencement. Tout en étant toi, tu me donnes l'illusion d'être autre. J'apprécie la nouveauté tout en ayant la sécurité de savoir que dans le fond, c'est Toi. Dans nos actes d'amour nous introduisons parfois des mises en scène, voyageant de la plus romantique ou la plus conventionnelle, à la plus excitante. Comme si nous étions deux inconnus. Comme dans le jeu de l'auto-stop, nous devenons soudain étrangers l'un à l'autre, nous nous vouvoyons, ou bien nous remontons le temps jusqu'à… avant notre rencontre effective. Nous imaginons un déroulement différent, plus conforme à nos états d'esprit d'alors. La recherche d'un corps pour un corps et non d'un être et d'une relation durable. La recherche du plaisir et non du bonheur.

Ce soir-là, un samedi d'octobre, j'avais envie d'un mec. Et tu me plaisais bien. Je t'imaginais sur moi, me faisant l'amour, ou plutôt comme cela aurait été plus approprié à cette époque, me "baisant" comme une vulgaire "salope". J'avais envie de toi et si l'on ne m'avait pas arrêté à la loge, je serais montée jusqu'à ta chambre. J'aurais frappé. Je t'aurais provoqué, allumé… Comment aurais-tu réagi ? Tu n'aurais eu aucune considération pour moi. Peut-être que tu aurais craqué, si j'avais mis le haut rouge, dont je sais maintenant qu'il te plaît. Mais tu aurais vite oublier ces instants, ou alors tu n'en aurais retenu que l'aspect extérieur : une salope qui vient te voir pour se faire sauter. Nous nous serions peut-être rencontrés deux-trois fois pour recommencer, mais ça n'aurait pu nous convenir, parce que chacun de nous, dans le fond, recherchait autre chose et ce type de relation semblait antithétique de nos véritables attentes. L'autre n'aurait jamais pu concrétiser ce que nous voulions vraiment, parce qu'il se serait confondu avec cette relation superficielle.

Heureusement que les événements ne se sont pas déroulés de cette façon – je ne suis pas cette fille et je suis rassurée de n'avoir pas été jusqu'au bout de ce fantasme – parce que j'aurais manqué la plus belle chose qui me soit arrivée depuis le début de ma vie : toi dans toute ta sincérité. Pourtant j'aime imaginer cette scène aujourd'hui, parce que je ne l'imagine plus comme je l'imaginais autrefois. Je l'imagine avec le regard que j'ai aujourd'hui sur toi, avec la certitude que ce n'est que de l'imagination puisque les choses ne se sont effectivement pas passées comme cela. Oui, plus j'essaie de cerner ce que j'éprouve en me représentant cette scène, plus je me rends compte à quel point cela est biaisé. Je ne t'imagine pas tel que tu étais alors à mes yeux, mais tel que tu es vraiment dans le fond, avec la sensibilité que je te connais, je m'imagine que nous aurions fait l'amour comme nous le faisons aujourd'hui, que nous nous serions lavés ensemble ensuite. Mais c'est absurde parce qu'à l'époque tu n'avais aucune affection pour moi. D'ailleurs quand hier soir, dans cette même chambre d'hôtel, je t'ai raconté ce désir que j'avais eu et que nous avons imaginé ensemble la scène, tu m'as dit que tu n'aurais certainement pas pris de douche avec moi ensuite. Ça m'a blessée, parce que dans la représentation que je m'étais faite, tu étais tel que tu es maintenant, ce qui est absurde. Ça m'a blessée parce que c'était toi tel que je te connais que je m'imaginais (et toi tu te pensais tel que tu étais vraiment), alors que je sais très bien que dans ces conditions tu ne m'aurais pas aimée, même pas respectée. Je me représente alors comme allant vers toi, car ayant anticipé comment tu étais dans le fond. Etrange paradoxe du temps où l'on se représente une scène mentalement et du temps de la scène que l'on se représente.

Notre étreinte se fait de plus en plus forte, tandis que dans ma tête je continue à revivre notre scène de la veille : toi et moi, étrangers l'un à l'autre. Oh ! non, plus jamais ça !

Comme si tu lisais à travers moi et devinais mes réflexions, comme si tu voulais me ramener à l'état de pure sensibilité et me rappeler notre échange corporel présent, tu enfonces ta langue dans ma bouche. Tu me dévores et c'est un frisson bien agréable qui me remonte le long du dos. J'aime nos baisers si langoureux.

Je repense alors à notre premier baiser, dans ta chambre d'internat. Il n'était pas aussi éloquent, et pourtant il était aussi chargé de sens à sa façon, puisque c'est lui qui a scellé notre contrat. C'est d'ailleurs ce que tu m'as toi-même fait comprendre sur le coup. Que ce baiser était le commencement d'une liaison, d'une histoire commune, que désormais nous partagions, même si nous n'en savions encore rien. Sur le moment, le terme de contrat m'a un peu surprise, mais ce qui m'a encore plus surprise, c'est qu'il ne m'a même pas effrayée. J'étais donc davantage étonnée par ma réaction que par tes paroles. Ça m'a plutôt amusée de t'entendre parler de contrat pour un acte que j'avais fait sans vraiment le vouloir, sans vraiment y penser. Pour toi c'était donc déjà sérieux – parce que tu avais enfin obtenu ce que tu voulais, que tu avais réussi ? Et de façon très étrange, moi qui n'avais qu'une peur les jours précédents lorsque je t'avais vu m'observer, lorsque tu m'avais invitée au cinéma et que je n'avais pas eu le courage de te faire de la peine, tout à coup je me sentais au contraire maîtresse de moi-même. Ma peur qui était la peur de pas maîtriser les choses et d'en venir à m'impliquer dans une relation que je ne désirais pas vraiment, tant les quelques brèves relations que j'avais connues précédemment m'avaient déçue et désillusionnée sur une quelconque existence de l'amour, cette peur avait disparu.

Pourquoi as-tu parlé de contrat ?

Je me le demande encore aujourd'hui, même si je m'en suis fait mon interprétation. Oui, pour moi, ce baiser-contrat constitue un ensemble de règles me permettant de garder ma liberté, cette liberté que j'avais peur que tu me voles. Il concrétisait tes attentions envers moi. Car je te l'ai dit alors, tout de suite, comme une précaution : j'ai été suffisamment déçue jusque-là, je ne voudrais absolument pas entamer une relation qui viendrait à nouveau me perturber dans mes études, comme celles que j'ai pu avoir avec Matthieu ou Jérôme. Je ne voudrais pas que les choses aillent trop vite. Tu m'as certifié que tu voulais toi-même être « sérieux » et ne pas t'engager à la légère. Je me demandais pourquoi tu m'avais invitée, moi, et si tu aurais fait la même chose avec une autre fille si j'avais refusé. Avais-tu envie d'une fille ou avais-tu envie de moi ? C'était là que résidait, selon moi, toute la sincérité de notre relation. Tu m'as assuré de ton intérêt pour moi, même si j'y ai cru difficilement : que connaissais-tu de moi pour vouloir me connaître davantage ? Pourquoi étais-tu si sûr d'avoir le feeling alors que de mon côté je n'avais rien senti venir ? Pourtant ça me plaisait tellement de t'entendre me faire des compliments – tu me redonnais confiance en moi – que je te posais souvent la question. Tu me parlais de mon sourire, de mes yeux, de ma façon de m'habiller, de mes formes et j'aimais plutôt assez entendre ces choses de ta bouche. Quand je quémandais des certitudes, c'était donc en réalité pour le plaisir de t'entendre me rassurer, mon Ange. Comme nous avons fait du chemin depuis ce jour-là !! Depuis la signature de notre contrat…

Cette fixation de règles élémentaires nous a comme ouvert la voie. Dès les premiers instants, elle m'a donné l'impression que le contrat était davantage un moyen de maîtriser les choses qu'un piège. Pourquoi voir à tous prix dans la liaison avec un autre individu une atteinte à sa liberté ? Ne suffit-il pas de se mettre d'accord avec l'autre sur les conditions de cette relation pour se sentir plus libre ? Et la recherche à tout prix d'une absence de contraintes n'est-elle pas elle-même une contrainte. Je pense à mon amie Vanessa. Elle a peur d'avoir un petit ami parce que ça lui ôterait sa liberté. Mais à s'y refuser toujours, elle s'enferme dans d'autres contraintes : la solitude aussi a ses exigences. Pour moi, être avec quelqu'un, même qu'on aime, même qu'on adore, c'est une forme de servitude ; mais justement cette servitude est liée à la sécurité, tandis que la volonté d'une liberté absolue est également une contrainte, mais sans sécurité et qui, de plus, peut rendre malheureux.

Tu m'as dit : « Ça y est, tu as signé le contrat ! » et c'était probablement pour combler un vide. Le vide qui aurait suivi notre premier baiser. C'est vrai que j'étais peu bavarde – tu me l'as fait observer par la suite – et que je ne savais moi-même quoi dire, ni comment interpréter ce geste. Ce sont les premières paroles qui te sont venues à l'esprit.

 Mais si je disserte aussi longuement sur ces paroles, c'est que ce sont elles qui m'ont rassurée tandis que j'étais peu convaincue de ce que je venais de faire. Tu signifiais peut-être peu, mais j'ai compris beaucoup de toi et j'ai eu envie de te livrer ma liberté. Pour moi, ce n'était pas « j'ai signé le contrat » (trop tard pour reculer), c'était « nous avons signé le contrat ». Et oui, nous avons signé le contrat tous les deux, mon Bébé !

Ça doit paraître étrange d'avoir été si sérieux dès le début. Drôle de façon de débuter une histoire, cette semi-menace du contrat ! Nous nous connaissions alors si peu. Et puis, c'est comme si toutes ces promesses que nous nous sommes faites par la suite étaient contenues, déjà, implicitement, dans la charge contractuelle de ce baiser. Comme si notre relation avait pour tâche de dérouler toutes ces implications secrètes.

Non, notre relation est davantage que cela ! Mais il n'empêche qu'elle reste encadrée par un certain nombre de règles que nous nous sommes fixées petit à petit et qui – maintenant que je repense au contrat – me semblent liées à lui. Si certains prônent la liberté au sein du couple et l'absence de contraintes, j'apprécie que nos libertés soient ainsi réglementées, dépendantes l'une de l'autre et, par là même, se confondent. Nous sommes tous deux trop jaloux et possessifs pour accepter que l'autre ait une liberté dans notre dos…

Tu remues toujours ta langue en moi et ces mouvements déclenchent en moi de petits gémissements qui viennent rythmer ta recherche avide entre mes lèvres. Je suis toute grisée de notre contact charnel si intense. Notre contrat a pris une épaisseur charnelle, d'autant plus ces derniers temps, depuis que les écrits des concours sont terminés et que nous nous sentons moins oppressés. Aujourd'hui je ne peux plus nous imaginer sans l'aspect, disons, corporel de notre relation. Nous sommes deux corps qui portons des âmes, qui les incarnent, et je déteste me demander si je t'aurais aimé si tu avais été le même dans le fond et différent de corps, de visage, d'apparence. C'est totalement inconcevable. Et quand nous faisons l'amour ensemble, c'est la consécration de notre bonheur commun. Même si beaucoup insistent sur la distinction entre plaisir et bonheur, le premier peut renforcer le premier et en quelque sorte, « l'achever ».

Je te sens gonfler contre mes cuisses, entre mes cuisses. Je sais que tu désires entrer et j'aime cette attente qui fait croître mon propre désir. Chéri, oh ! chéri, c'est si bon !

Je ne résiste plus, je rejette le drap qui nous couvrait, ce qui m'offre ton corps à voir, puis le spectacle de nos corps qui s'emboîtent si bien ! Mon Amour, tu t'enfonces si facilement en moi aujourd'hui. Et me voilà sur toi, contemplant ton extase… puis la partageant.

« Tu es là, mon amour, et je n'ai lieu qu'en toi ».



Article ajouté le 2006-08-12 , consulté 271 fois

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